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Littérature

[Nouvelle] Les enfants de Bergen

La Norvège. Le ciel de ce premier mois de novembre du 20e siècle est bas. Les sapins millénaires sont recouverts par le blanc manteau de l’hiver, tout est resplendissant et calme. Pas un bruit, comme si la Terre ne tournait plus.

Les enfants de Bergen jouent sous la neige.

Seul un petit groupe macabre est tout de noir vêtu. Six personnes portent un triste cercueil, tout en se dirigeant vers le portail grand ouvert du cimetière. Un homme les suit. Il s’appelle Gregor. C’est le mari de la défunte, sans doute morte trop tôt. Elle travaillait dans une scierie au nord de la ville. Lui, quelle dérision, est fossoyeur.

Comme il entre dans le cimetière, Gregor passe devant sa maison. Sur le perron, une table couverte d’un funeste voile violet. Dessus, les pages d’un livre qui faseyent au vent. On peut y lire signatures et éloges qui ne rappellent qu’un passé qu’on enterre.

Le convoi est maintenant dans le cimetière et retrouve des Berguénois affligés. Tout est blanc. Sauf l’abyssale fosse où va s’engouffrer le cercueil. Le prêtre est là. Une dernière prière, et les premières pelletées de terre gelée s’abattent implacablement sur le bois. Tout s’accélère, Gregor serredes mains, embrasse des joues, étreint des épaules, voit des visages qu’il ne reconnaît pas, qu’il ne reconnaît plus, mais qu’importe ? Héléna est morte. Il n’a pas d’enfant. Il n’aura bientôt plus d’argent. Il est seul. Il devra partir.

Il ne lui restera que ce petit livre doré pour lui rappeler les vingt-cinq premières années de sa vie. Que va-t-il faire maintenant ? Il ne peut que dormir pour essayer d’oublier.

Fermer les yeux.
Pour voir quoi ? Le jeune Rhöd qui, d’un souffle, lui hurle le drame ? La scie circulaire fumante et dégoulinante de sang ? Ou bien l’atroce dépouille de sa superbe épouse ? Il hésite à s’emparer de quelque bouteille pour y noyer ces visions, mais les paupières, si lourdes, se ferment en un instant.

Contrairement à ce qu’il redoutait, il ne rêve que de joie et de bonheur. Et si, et pourquoi pas…

Le soleil perce enfin la brume laissée par la nuit. Gregor est apaisé. À la fenêtre, un oiseau de bon augure pioupioute en voyant le sourire du fossoyeur. Gregor sait maintenant que ce n’était qu’un mauvais rêve. Il sent les volutes de café qui envahissent peu à peu la maison. Il ouvre les yeux sur le coussin qui se trouve à sa droite : la marque de l’angélique visage d’Héléna s’y dessine. Il s’habille rapidement et court à la cuisine.

Il n’y a personne. L’odeur du café est remplacée par une âpre exhalaison. Gregor retourne à sa chambre.

Clac Clac Clac.

Un corbeau tapageur s’obsède sur la vitre. Il tape du bec vers le coussin vierge de tout pli.

« Suis-je fou ? » dit-il en s’évanouissant.

À son réveil, le désarroi est grand. Il passe une journée mélancolique et s’interroge sur son avenir. Les nuits suivantes sont agitées, et chaque matin la même histoire se répète.

Le dixième jour, ou plutôt la dixième nuit, Gregor se réveille en sursaut. Une apparition. Une grande femme portant un faux le regarde, immobile.

Héléna !

Elle a au coin des lèvres un brin de paille. Son regard coquin semble encourager Gregor à la rejoindre. Mais comment faire ? L’image s’estompe, la chimère s’évapore dans l’infini.

La journée du lendemain est parsemée d’événements troublants. Gregor voit des faux partout. Dans les nuages, les flocons, la glace même ! Les nuits suivantes sont plus calmes, et la douleur fait peu à peu place à la prostration.

3 décembre. Gregor n’a plus d’argent. Il décide d’aller refaire sa vie aux Pays-Bas. Il vend sa maison et s’en va. Il débarque à Rotterdam où il trouve un travail de coursier.

Au printemps, il part à Tilbourg, à l’ouest d’Eindhoven, pour récolter le houblon. À la faux.

Après une semaine de travail, il aperçoit dans le soleil couchant une silhouette. C’est une femme blonde. C’est Héléna !

Il court et court aussi vite qu’il le peut. Mais jamais il ne s’en approche. Le temps se couvre. La neige tombe en même temps que la nuit.

Héléna se transforme. Son visage blanchit. Une cape noire entoure son corps devenu squelette.

La Mort. Sa faux est plus étincelante que jamais. L’Être s’approche. L’arme du jugement satanique s’élève pour retomber avec vigueur sur Gregor, qui, pour éviter le coup, tombe de son lit.

C’est terminé. Il est réveillé.

Ça sent bon le café. Gregor ouvre les yeux. Le coussin qui se trouve à sa droite porte la marque de l’angélique visage d’Héléna. Il s’habille rapidement et court à la cuisine.

Son ange est là. Il va lui sauter au cou pour s’assurer que tout cela n’était qu’illusion.

De son bras gauche elle stoppe net son mari. Interloqué, Gregor comprend vite en baissant les yeux.

Héléna a sa main droite posée sur le ventre. Stupéfait, il relève la tête et croise, pour la première fois,  la tendresse des yeux d’une maman.

Il touche enfin la certitude du bonheur.

Un dernier regard et Héléna part au travail.

Vers onze heures, Gregor est toujours en train de déneiger l’entrée du cimetière. Sa pelle heurte quelque chose.

La vibration se propage jusqu’au bout de ses cheveux. Un mal-être familier lui glace le sang. À genoux, il force pour déterrer son épouvante : c’est bien une faux.

Il entend crier son nom. C’est le petit Rhöd qui court vers lui, les larmes aux yeux. Entre deux sanglots, il distingue à peine quelques syllabes étouffées, mais devine le drame.

Gregor s’élance vers la scierie.

Et les enfants de Bergen jouent déjà dans la neige.

Tibaud – 15/11/1994.

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