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Histoire et propagande : Charles Martel

Le roman historique, construction idéologique à laquelle se livrent toutes les nations, présente les évènements sous un jour anachronique et propagandiste. Fétiche de l’extrême-droite depuis une quarantaine d’années, le personnage de Charles Martel a donné lieu depuis à de nombreux articles sur le net. Certains d’entre eux relèvent plus du fake propagandiste que de l’Histoire. Voici un portrait qui démonte quelques lieux communs.

Charles Martel, un chef de guerre germanique

Après la mort de Dagobert (639), la réalité du pouvoir des rois mérovingiens s’effiloche au profit des grandes familles. A partir des années 690, un seul homme, Pépin de Herstal, domine dans les faits la totalité du Regnum Francorum, après avoir réuni les mairies du palais de Neustrie et d’Austrasie. Sa mort en 714 déclenchera une énième guerre pour le pouvoir dont son fils Charles Martel sortira vainqueur.

L’illustre famille des Pippinides – ou Pépinides était originaire d’Austrasie (territoires aujourd’hui essentiellement allemands du royaume). L’aïeul Pépin de Landen, premier maire du palais de la famille, s’imposera début VIIe siècle. Écarté par Dagobert, il reviendra brièvement sur le devant de la scène après sa mort. Ses descendants deviendront au fil du temps les maîtres en Austrasie puis en Neustrie. L’Austrasie présentait à l’époque une certaine identité germanique, au contraire de la Neustrie plus cosmopolite (nord-ouest de la France contemporaine).

Au sud de la Loire, les Francs étaient peu nombreux. Les populations locales, christianisées et romanisées de très longue date, avaient beaucoup souffert au Ve siècle des invasions germaniques. Pour eux, les Francs furent d’abord de nouveaux envahisseurs, successeurs de leurs anciens maîtres wisigoths. La résistance culturelle face aux germaniques persistait encore à l’époque qui nous concerne ici.

Charles Martel passera la majeure partie de son règne en Austrasie. Il en défendait les frontières orientales et nordiques convoitées par les Frisons, Saxons et autres Thuringiens, contre qui il organisait chaque année une campagne. Sa victoire à Poitiers lui donnera les années suivantes l’occasion de soumettre les populations du sud de la Loire à une stratégie de terreur meurtrière qui avait fait ses preuves en Germanie.

Contexte de la bataille de Poitiers

L’infiltration progressive des Musulmans en Aquitaine fut pour Charles Martel une source de satisfaction et de revanche. Cette intrusion était susceptible de mettre en péril son vassal le plus puissant, Eudes, duc d’Aquitaine. Soumettre ce presque roi était un objectif que Charles Martel n’était pas en mesure d’accomplir, occupé qu’il était à livrer bataille sur bataille aux frontaliers germaniques. La séquence historique qui devait aboutir à la bataille de Poitiers en 732 commença par une histoire d’amour entre une chrétienne et un Berbère (dont il reste une légende dans les Pyrénées)…

Les conquérants de l’Espagne wisigothique (711) avaient constitué une petite principauté au nord-est des montagnes (Septimanie puis Cerdagne). Son gouverneur, Munuza, apparaît dans les sources anciennes comme un ambitieux plutôt pragmatique et large de vues. Sa défaite contre Eudes à Toulouse en 721 va dans les faits stabiliser la situation politique en Aquitaine en l’orientant vers une alliance de circonstance, matérialisée par son union avec la fille du duc. D’origine berbère, sa révolte contre le pouvoir arabe incarné par l’émir Abd er-Rahman précipitera les événements.

Cette situation était bien connue de Charles Martel. Contraint d’observer les choses à distance, il s’agaçait des manœuvres qu’Eudes mettait en place depuis des années pour échapper à son pouvoir. Il n’oubliait pas non plus que le duc d’Aquitaine avait jadis donné asile au maire autoproclamé de Neustrie, Rainfoi, et à son mérovingien fantoche pendant la guerre de succession dont il était finalement sorti vainqueur. Les événements pouvaient lui donner l’occasion d’obtenir enfin sa soumission.

L’intervention que l’émir Abd er-Rahman se résolut à mettre en place en 730 avait à la base pour objectif de soumettre un lieutenant prestigieux susceptible d’incarner une révolte berbère. En plus de tisser sa propre toile outre-Pyrénées, Munuza refusait à présent d’obéir aux ordres de l’émir en s’en prenant à ses alliés chrétiens. Il fut attaqué, vaincu et décapité dans sa capitale Llívia par une armée de l’émirat. Les années suivantes, Abd er-Rahman s’enhardit à lancer des opérations de pillage en Aquitaine, poussant jusqu’à Bordeaux

Païen, brutal et sans pitié

Charles Martel fut tout à fait récalcitrant à déserter les frontières germaniques pour intervenir au sud de la Loire. Il reçut avec grande désinvolture les émissaires cléricaux ayant fait un long voyage pour venir le trouver en ses terres austrasiennes. Et se fit prier pour intervenir : il exigeait en échange la soumission officielle du duc d’Aquitaine (qui venait d’être défait à Bordeaux) à son pouvoir. Lors de l’entretien, les ecclésiastiques furent horrifiés à la vue de son collier en os de sanglier, un symbole éminemment païen (chaque petit os symbolisait une victoire contre un peuple germanique).

Il est vrai que leurs prédécesseurs auprès de son père Pépin de Herstal avaient déjà vu pire en débarquant un jour au beau milieu d’une orgie… Les successeurs de Clovis, comme les grands du royaume, s’intéressèrent dans leur majorité assez peu au christianisme et leurs mœurs païennes perdurèrent jusqu’à Charlemagne. Poursuivant les efforts de son père Pépin le Bref, celui-ci recruta une nouvelle génération de clercs érudits, notamment pour donner à son régime un cadre intellectuel chrétien plus en phase avec son projet impérial. Cadre dont Charles Martel était encore assez loin…

Lors de la conquête musulmane, le butin était une façon de récompenser les troupes et stimulait leur motivation. Après la victoire contre le duc d’Aquitaine, ses hommes réclamèrent à l’émir une nouvelle expédition vers Saint-Martin-de-Tours, un des plus riches lieux de culte chrétien du haut Moyen-Âge. Abd er-Rahman savait ses troupes assez peu nombreuses (effectifs généralement retenus de 25 000 hommes) pour un tel projet en terrain complètement inconnu et il n’avait d’autre part jamais combattu les Francs en bataille rangée. Pour sauvegarder et son prestige et la fidélité de ses hommes, il fut contraint de s’aventurer en direction de la Loire

La technique militaire de la hure et leur armement lourd donnèrent à Poitiers la victoire aux 15 000 guerriers de Charles Martel. Il en profita les années suivantes pour mettre à feu et à sang les régions du sud (notamment la Provence). Son surnom de Martel (qui frappe fort) ne lui fut donné dans les textes que deux siècles plus tard et semble faire référence à ces opérations. Massacres, incendies et pillages avaient pour objectif de faire sentir aux populations locales qui était le maître du Regnum Francorum : aucun rapport donc avec un succès contre les Musulmans. Leurs incursions perdurèrent d’ailleurs – il n’a dans les faits pas arrêté grand-chose, seulement gagné une bataille – et lui rendirent le service d’affaiblir ses vassaux récalcitrants.

Si vous avez un proche prof d’histoire, il pourra valider ce qui précède. Si vous trouvez un contenu différent sur le net, c’est que vous êtes sur un site identitaire…

Je travaille actuellement à un dossier sur la série Vikings dont je proposerai un teaser d’ici une semaine.

Source principale pour la rédaction de l’article : Abd er-Rahman contre Charles Martel : La véritable histoire de la bataille de Poitiers par Salah Guemriche,  Paris : Perrin, 2010.

Écrit par

Auteur, depuis toujours, j'ai écrit plusieurs romans et publie régulièrement des nouvelles sur le net. Je termine actuellement ma formation de correcteur au CEC. Mes domaines de compétences principaux sont la littérature, l'édition, l'histoire ancienne, la psychologie et la politique . Mon profil Wriiters.

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