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Camélia Jordana : une polémique révélatrice du faible niveau de l’information en France

Les propos de la chanteuse Camilia Jordana auront alimenté la machine médiatique avec du vent pendant plusieurs jours. C’est ce fonctionnement dangereux et pour la liberté d’expression et pour la qualité des contenus qui sera abordé ici. L’aspect politique, lui, n’a finalement pas beaucoup d’importance pour une « affaire » née sur les réseaux sociaux puis développée par les médias mainsteam.

« Je parle des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau. C’est un fait. »

Une polémique médiatique parmi d’autres

Prononcés face à Philippe Besson (proche de Macron) dans l’émission ONPC de Laurent Ruquier, les mots de Camélia Jordana auront l’honneur d’un tweet indigné du ministre de l’Intérieur dés le lendemain, dimanche 24 mai. Le terme « massacrer » a un sens métaphorique dans le langage populaire depuis quelques années. Mais Castaner fait semblant de ne pas le savoir…

Emballement médiatique autour de la liberté d’expression

Un buzz se propage sur les réseaux sociaux et les médias mainstream s’en emparent rapidement. C’est dimanche, ça fait un sujet… De nombreux « spécialistes » s’expriment. Des personnalités politiques, des gens du spectacle, des journalistes, les syndicats de police, tout le monde a quelque chose à dire, à la plus grande joie des chaînes d’info en continu

Aurélien Taché, député frondeur qui vient de quitter le groupe LREM, profite de l’aubaine pour soutenir la chanteuse. L’ineffable Cyril Hanouna s’en mêle : on est clairement sur un débat de haut niveau. Dans la journée de lundi, des syndicats de policiers annoncent vouloir porter plainte. SOS racisme soutient la chanteuse.

Retour à la raison

Le vent commence à tourner lundi 25 mai. Le spécialiste des violences policières David Dufresne s’exprime dans les Inrockuptibles. Pour lui, le fond des propos de la chanteuse est une « évidence » et il feint de s’étonner des réactions des médias, politiques et autres « experts ».

D’autres autorités, dont un chercheur du CNRS, vont appuyer son opinion par leurs déclarations. Les arguments ne vont pas relancer la polémique mais au contraire l’éteindre : les médias mainstream, prompts à faire gonfler le buzz dès le dimanche, s’avèrent plus réticents à relayer des arguments sérieux : cela demanderait un investissement intellectuel auquel ils ont renoncé depuis longtemps.

Un buzz de plus

Beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Camélia Jordana propose un débat au ministre de l’Intérieur qui ne donne bien évidemment pas suite. Les syndicats de police, eux, sont chauds et pour un débat et pour une action en justice contre la chanteuse. L’affaire va s’éteindre mardi et mercredi les médias sont déjà passés à autre chose…

Il est vrai que dans ce pays la liberté d’expression et la diffusion d’opinions sont encore permises par la loi si elles sont exemptes d’incitation à la haine. La France est d’ailleurs plus restrictive dans ce domaine que les pays anglo-saxons, contrairement à une idée répandue. Le buzz Camélia Jordana est par contre représentatif de la qualité de l’information en France, qualité qui se dégrade depuis vingt ans.

L’information : chasse gardée des médias mainstream

Le développement du web va permettre dans un premier temps (années 2000), l’émergence d’une parole libre. Mais la qualité des contenus n’était pas toujours au rendez-vous. Peu à peu, tous les grands titres de presse vont développer leur site. Contenu gratuit et abonnements premium vont apparaître. Au fil du temps, des sites indépendants de qualité vont venir concurrencer les barons des médias.

Évolution des médias depuis l’ère internet

Traditionnellement, en France, quatre grands quotidiens faisaient l’autorité d’une presse orientée vers l’opinion. Le développement dans les années 2000 des chaînes d’information en continu et des sites web va les fragiliser financièrement. Au-delà, la plupart des grands titres de la presse vont être rachetés par de grands groupes privés, ce qui affaiblira encore plus leur indépendance éditoriale.

Les années 2010 verront l’apparition de sites d’information de qualité payants (Médiapart) ou gratuits (Agora Vox, Les Crises). Ce phénomène illustre la volonté de certains journalistes de faire autre chose. Le succès de ces sites est par ailleurs révélateur de l’envie des internautes d’accéder à une information de qualité. Cette évolution va affaiblir encore plus les médias traditionnels et les obliger à réagir.

Fake news, no news et consensus par le bas

Les médias mainstream vont donc lancer la mode des fake news. Les journalistes, menacés, ont eu une sorte de réflexe d’autorité. Le Monde proposera d’abord Les Décodeurs puis un Decodex très controversé : un outil permettant de renseigner la qualité informative des URL importées. Ce genre d’application pose problème dans le sens où ce sont quelques journalistes qui décident de ce qui est fiable et de ce qui ne l’est pas. Libération, France-Info ou Arte vont également s’y mettre.

Mais il y a plus grave encore : les sujets dont les médias choisissent de ne pas parler (no news) parce qu’il est plus facile et moins cher de faire un direct avec un politique, un micro-trottoir (sur le temps qu’il fait…) ou un buzz autour des propos d’une chanteuse qu’un bon reportage. Au-delà, il y a clairement un choix idéologique : on invite les mêmes « spécialistes » autoproclamés de plateau en plateau. Pour un débat sur la Russie par exemple, on aura trois russophobes et un modéré qui tomberont d’accord. Ils tomberont d’accord également pour faire la peau d’un syndicaliste à trois ou quatre contre un…

Médias mainstream : la volonté de faire et de contrôler l’info

On aurait pu penser que le développement d’internet donnerait accès à une information de qualité diversifiée. Il n’en fut malheureusement rien pour le grand public. Si effectivement plusieurs sites de référence sont apparus, leur notoriété reste inférieure aux grands titres de la presse écrite qui proposent un contenu gratuit assez pauvre. Internet et les chaînes d’info en continu ont remis au goût du jour le fait divers (jadis mal considéré par les grands titres de presse) et le sensationnalisme.

La polémique Camélia Jordana n’est qu’un exemple du traitement désastreux que subit l’information aujourd’hui. On vit à présent à l’heure de l’info en direct alors que les journalistes prenaient encore il y a peu une nuit de recul ou au moins quelques heures… Un nouveau buzz chasse l’autre au bout d’un jour ou deux. Construire un débat cohérent dans ces conditions s’avère tout à fait impossible.

Ecrit par

Auteur, depuis toujours, j'ai écrit plusieurs romans et publie régulièrement des nouvelles sur le net. Je termine actuellement ma formation de correcteur au CEC. Mes domaines de compétences principaux sont la littérature, l'édition, l'histoire ancienne, la psychologie et la politique . Mon profil Wriiters.

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