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Peut-on “parler jeune” quand on est vieux ?

« Parler jeune » semble signifier que chaque groupe de population possède son propre langage. Pourquoi ne pas s’enrichir mutuellement et développer davantage de registres ?

Le langage des jeunes est-il réservé à une partie de la population

Étrange question et pourtant, au cours d’une discussion houleuse, j’ai utilisé une fameuse expression du répertoire des jeunes. C’est alors que mon interlocuteur m’a fustigée. “A mon âge, j’osais encore emprunter ce langage ! Alors peut-on “parler jeune “ à tout âge ? Est-ce réservé à certaines catégories de la population ?

Le langage comme expression de l’identité

Les expressions et le langage particulier ne sont pas réservés aux jeunes. Tout au long de l’histoire, les actes de langage se sont multipliés. La naissance de l’argot a d’ailleurs comme origine le simple fait que les classes populaires désiraient se détacher des classes dirigeantes. Le langage leur a offert cette possibilité. 

Pour les jeunes des cités qui propagent de nouvelles expressions, Jean-Pierre Goudaillier, professeur de linguistique et de sociologie à la Sorbonne, le même phénomène se répète. Les jeunes cherchent avant tout à s’approprier un nouveau langage qui les différencie des autres groupes de la population. 

Et il se pourrait d’ailleurs que j’ai voulu dans ma conversation montrer ma différence avec mon interlocuteur. Cette expression lancée manifestait avant toute chose mon envie de creuser un fossé entre nos deux mondes. Silvia Peyrara-Palma, professeur de linguistique à l’université de Reims, affirme que le langage permet de créer des clôtures linguistiques. D’un point de vue sociologique, il n’existe pas de meilleur moyen de différenciation. 

Les anglicismes font désormais partie de notre vocabulaire

“Parler jeune”, une invention de la société ?

Cette expression largement reprise dans les médias semble plus une création qu’un fait. Chaque groupe a tendance à créer son propre langage, ses propres codes. Les langages urbains se multiplient, du verlan en passant par des expressions propres à chaque ville.

Pierre Bourdieu rappelle d’ailleurs que jeunesse et vieillesse sont des constructions sociales. Chaque personne peut se sentir jeune et donc légitime pour emprunter certaines expressions. Mettons fin à cette manipulation et gardons le droit d’utiliser le langage qui nous sied, tout simplement. 

La simple expression “parler jeune” est à elle seule une façon de stigmatiser une partie de la population. Ces jeunes ne sauraient donc parler comme leurs aînés et optent pour un nouveau mode de langage. Et pourtant, ces derniers seraient bien surpris de découvrir ces mots dans le dictionnaire fréquemment utilisés mais qu’ils ne connaissent pas ! Peut-être que ces “jeunes” sont capables d’intégrer des mots intéressants à leur vocabulaire et ne sont pas si éloignés d’un niveau linguistique de qualité.

Et puis le monde change, se transforme au gré des métissages. Alors la langue suit ces évolutions. Elle s’enrichit d’expressions africaines ou maghrébines. Les adolescents, souvent plus sociables que les adultes, s’en emparent pour enrichir leur vocabulaire. L’ère de l’intégration et du vivre ensemble est arrivée et le langage en est la preuve. Du fameux “wesh” à “crari” ou même “belek”, ces mots se font plus fréquents dans le quotidien.

Une jeunesse relative

“Parler jeune” n’a pas vraiment de sens selon la personne interrogée. Un quarantenaire désignera une personne de 20 ans. Par contre, une octogénaire aura tendance à classer comme jeune les personnes de 40 ans. De ce fait, il serait donc possible de “parler jeune” selon son interlocuteur.

Les linguistes sont d’ailleurs souvent responsables de ces préjugés puisqu’ils attribuent des formes de langages à des personnes en particulier. Les ouvrages réalisés véhiculent donc cette image. N’étant pas sociologues ou anthropologues, les observations dans les banlieues ou même dans des pays étrangers avec un mode de langage créé par des personnes issues de l’immigration ont pour conséquence de mettre à part leurs utilisateurs. Parce que le lecteur interprète ces données à sa façon, parce qu’il veut se détacher d’utilisations de la langue qui les dérangent.

Pour ma part, j’avoue qu’il me semble bien plus simple de sortir de ces schémas de l’âge pour savoir quel registre je dois employer. Les dictionnaires et créations littéraires pour adultes sont mises à disposition de tous sans distinction d’âge. Il devrait donc en être autant en ce qui concerne le langage.

Les adultes peuvent utiliser plusieurs registres linguistiques

De l’apprentissage des styles au développement de différentes gammes

Tout individu suit le même schéma lors de l’acquisition du langage. Les règles de grammaire sont les premières étapes au plus jeune âge. Ensuite, le vernaculaire permet d’adopter un registre semblable à ses pairs. Puis, l’enrichissement est continu au fil des rencontres et des interactions sociales. 

Les adultes vont ensuite mettre en place une variation stylistique en fonction des contextes. Certains conserveront des standards précis afin de pouvoir s’exprimer correctement quelle que soit la situation. Pourtant, les personnes qui ont suivi des études supérieures sont en mesure de créer différentes gammes stylistiques. En fonction de leur interlocuteur et du cadre de la conversation, ils vont donc pouvoir passer de l’une à l’autre. Tantôt soutenu ou au contraire argotique, ils deviennent des caméléons capables de se socialiser avec tous types de groupes.

Et sans prétention aucune, j’ai la conviction d’appartenir à ces personnes qui peuvent changer de registre lexical au gré de leurs envies. Je peux tout à fait “parler jeune” ou me lancer dans une conversation avec des mots plus recherchés. Libre à moi donc d’utiliser les expressions que j’affectionne, surtout quand je considère que d’autres mots n’auraient pas eu la même portée !

Sources :

  • http://www.ufapec.be/nos-analyses/0119-langage-jeunes.html
  • https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2012-3-page-21.htm#
  • https://journals.openedition.org/siecles/1466
  • https://www.cairn.info/revue-cahiers-de-sociolinguistique-2004-1-page-99.htm
  • https://journals.openedition.org/lectures/25989
  • http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Le_Parler_ordinaire-2154-1-1-0-1.html
Écrit par

Femme de convictions, sociologue passionnée par la société et les comportements humains, j'aime rédiger sur les thèmes qui s'y rapportent. Immobilier, écologie, santé, société ont donc mes faveurs. Affûtant mes armes de professionnelle de l'écriture depuis des années, j'aime participer à la réussite de mes clients mais aussi dénoncer ou déranger. Entre deux textes, je dépose ma cape de super-rédactrice pour adopter le costume de la fan inconditionnelle de séries et de fromages. Retrouvez mes articles prêts à être publiés sur vos sites ou passez-moi commande sur Wriiters

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